L’attente

Marie : Salut ! Pardon, je suis en retard !

Kévin (faussement odieux) : Ah bah enfin, j’ai failli attendre !

Marie : T’es sérieux là ?

Kévin : Mais non, ça va, je te fais marcher.

Marie : Oui, eh bien j’ai marché tout du long pour venir ici, alors n’en rajoute pas.

Kévin : Ah ! Ben t’aurais pu courir du coup.

Marie : Tu t’enfonces.

Kévin : Je ne m’enfonce pas, je creuse le sujet.

Marie : Tu l’as réfléchie longtemps celle-là ?

Kévin : J’ai eu tout le temps de l’attente.

Marie : Tu es fatiguant !

Kévin Hmm… Ton sens de l’humour aussi est en retard ?

(regard excédé de Marie à Kévin)

Kévin Ok, c’est bon, j’arrête.

Marie Tant mieux.

Kévin (conciliant) : Il ne faut pas m’en vouloir, c’est juste ma manière de m’exprimer… Tu ne donnais pas de nouvelle, je m’inquiétais.

Marie : Tu t’inquiétais ? Sérieusement, pour un retard, tu t’inquiètes ?

Kévin (innocent) : Je me demandais ça valait la peine de t’attendre, voilà tout.

Marie (inquiète, marquer un temps) : Si ça valait la peine de m’attendre ? Tu vas bien ?

Kévin : Très bien, c’est juste… Enfin je me posais des questions. Bref. Marie : Je suis pas sûre de comprendre.

Kévin : Non, c’est rien. Aller, parlons d’autre chose.

Silence

Marie Bon, qu’est-ce que tu veux me dire ?

Kévin (surpris) : Hein ? Ben rien.

Marie : Si tu n’as rien à me dire, on peut se dire au revoir.

Kévin Non, c’est pas ce que je voulais dire…

Marie : Alors, je redis : qu’est-ce que tu VEUX me dire ?

Kévin : Je redis, rien de SPECIAL.

Marie : Arrête ce cinéma, je te connais.

Kévin : Quel cinéma ? C’est toi qui te fais des films !

Marie Il n’y aura pas toujours une réplique facile derrière laquelle te cacher, mon cher.

(Kévin garde le silence)

Marie : J’ai découvert que quand on avait rien à dire, c’est qu’en fait on avait trop à dire. Mais il faudra bien que ça sorte à un moment.

Courte pause

Kévin : C’est par rapport à ton retard. Pendant que j’étais en train de t’attendre, sans nouvelle, je me suis dit que tu avais oublié. Et je me suis senti… comme égaré. J’ai eu cette sensation d’être insignifiant, sans importance. Et c’était si instinctif, c’était une émotion si spontanée, que ça m’a fichu la trouille. J’ai été pris de vertige, aussi sûrement que si j’avais ouvert les yeux et découvert un abîme en dessous de moi.

Marie (gênée) : Eh ben… La prochaine fois, j’arriverai en avance.

Kévin : Mais je ne rigole pas ! Pour une fois, je ne rigole pas… Il y a eu un moment, depuis qu’on se connaît, où l’ordre des choses s’est inversé. Auparavant, il me suffisait d’être avec toi pour être heureux. Et maintenant, il me faut être avec toi pour être heureux. Ce que j’ai compris, c’est que j’avais besoin de toi. Tu comprends le mot ? Besoin, de toi.

Marie : Mais c’est absurde.

Kévin : Je suis d’accord, ça n’a rien de rationnel.

Marie : Mais je ne peux pas répondre à tes besoins, je suis désolée… Enfin, je ne vois pas trop quoi répondre à ça, ça n’a juste… aucun sens. Je suis un être vivant, une personne, je ne suis pas une poupée que tu peux habiller selon ton humeur du moment… Il faudrait quoi, que je sois toujours avec toi ? Réfléchis un peu, c’est malsain, on ne vivrait plus. Ne plus vivre sans toutefois mourir, ça s’appelle survivre et je ne crois pas que ce soit une existence enviable.

Kévin : Je sais tout ça.

Marie : Mais alors si tu sais, ressaisis-toi. C’est juste un passage, une idée noire, elle partira.

Kévin : Ce n’est pas aussi simple. Quand je pense à te perdre, c’est moi qui me sens perdu, égaré dans une obscurité aussi noire que l’idée dont tu parlais, glaciale et silencieuse, étouffante. Loin de chez moi, laissé à moi-même, sans personne pour assurer mes arrières et sans avenir devant moi.

Marie (abasourdie) : Mais tu t’entends parler ? C’est ridicule, quand bien même tu me « perdrais » (fait le signe des guillemets), la vie continue, la vraie vie, pas un délire tordu qui n’existe que dans ta tête. Tu as eu une vie avant moi ! Il y aura une vie après moi, et je ne pensais pas devoir dire ça un jour…

Kévin : Ma vie avant toi, je ne sais plus vraiment à quoi elle ressemblait, j’avais l’impression que tout se faisait au hasard.

Marie : Et alors, la belle affaire ? Prend les choses comme ça si tu préfères, c’est le hasard qui a fait qu’on s’est rencontré ! Eh bien, même si on devait se séparer, il te suffira de redonner une chance au hasard !

Kévin : Oui, mais si tu n’étais plus là, tu sais ce qu’on dit… Un seul être vous manque et…

Marie (le coupant) : C’est pas vrai, remets toi les idées en place, et s’il faut je te ficherai une bonne claque pour secouer ce qu’il te reste de cerveau !

Kévin : Tu te sentirais mieux ?

Marie : Peut-être bien ! Bon sang, ça n’est pas possible, je n’arrive pas à croire qu’on ait cette discussion… Ça m’effraie.

Kévin : Mais moi aussi ça m’effraie, j’ai l’impression d’être devenu accro à toi…

Marie (criant) : Mais arrête d’en rajouter !

Silence

Kévin Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

Marie : Je n’en ai aucune idée. Je me sens démunie, c’est tellement insensé… J’arrive pas vraiment à réfléchir, et je me sens vraiment mal à l’aise, je voudrais juste… rentrer.

Kévin : Désolé.

Marie : Écoute, si tu es devenu aussi… dépendant que tu le dis… Peut-être que la meilleure chose à faire c’est que tu prennes tes distances.

(Kévin fait un mouvement de protestation)

Marie : Laisse moi finir ! Je ne peux pas être la variable d’ajustement de ton bonheur, ce n’est bon pour personne. Il faut que tu réapprennes à vivre sans moi. C’est vital, littéralement. Tu ne peux pas me demander d’être toujours là pour toi, c’est trop.

Kévin : Alors quoi, tu prévois de me laisser tomber, c’est ça ? (Marie met une claque à Kévin)

Marie : Il ne s’agit pas de laisser tomber quiconque. Ce sont juste des choses qui arrivent. Des gens qui s’aiment et qui finissent par partir chacun de leur côté, laissant passer les jours, les mois, les années, ils se rendent compte que ça fait longtemps qu’ils ne se sont pas vus, et qu’en fait, ça ne leur manque pas tant que ça, même s’ils savent qu’à un moment, ils étaient heureux ensemble. Ça leur fait des bons souvenirs, et ça c’est déjà quelque chose qui compte.

Kévin : Une relation c’est comme tout, ça s’entretient; sinon ça se cabosse, ça se casse, ça dépérit. Entretenir, c’est un effort, la question c’est savoir si l’on est prêt à le faire et jusqu’à quel point. Ce que tu dis ça ne vaut que pour les relations qui ne comptent pas, celles où les mots sont vides de sens, celles où l’on dit qu’on s’aime parce qu’on ne sait pas quoi dire d’autre.

Marie : Une relation, c’est comme tout, ça n’est pas éternel, ça il faut que tu le comprennes. Et c’est faux ce que tu viens de dire. Moi, je tiens à toi, et ça je sais que tu le sais. Et c’est bien pour ça que je peux pas te laisser te morfondre ainsi. Tu as des attentes que je ne peux pas satisfaire, ça créé un déséquilibre, et tôt ou tard ça s’effondrera.

Kévin : Je comprends bien que ça ne peut pas fonctionner si on ne souhaite pas la même chose. Mais je n’ai jamais demandé à ressentir ça. C’est injuste qu’il soit possible de trop aimer. Si j’avais pu savoir qu’on en arriverait là, peut-être que j’aurais gardé mes distances dès le début. Je me serai rendu la vie plus simple, mais aussi, en un sens, moins belle. Alors je ne sais plus quoi en penser. Je n’ai pas envie d’y penser d’ailleurs. Je veux juste continuer d’être heureux.


Avec Marie Neyrand
Photographie : Marie Cardonne

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