C’était beau à voir

C’était beau à voir mais terrible à vivre, dit-il après le spectacle. Un de ces moments qui nous saisissent d’émerveillement et d’effroi. Comme le dernier soleil couchant avant une nuit éternelle, comme un dernier sourire avant l’ultime au revoir. Comme un air de déjà-vu, d’éternelle ritournelle. Une pièce de théâtre robotique, des répétitions infinies. Les mêmes personnages déclament les mêmes tirades, seuls les comédiens changent. Ils se coursent sur scène et jusque dans les coulisses, se dérobent au regard du spectateur impuissant. Lui qui a seulement vu le début de la pièce connaît la fin de l’histoire. Il est condamné à supporter ce triste spectacle, et il ne peut s’en échapper, car il en est aussi l’un des rôles principaux, un rôle qu’on oublierait presque. Oui, une part de lui est sur scène, contre son gré, arrachée à sa personne pour être tordue par les jeux des acteurs. Une part qu’on ne voit pas mais qui existe bien, une part issue du plus profond de lui-même. Lui qui était déjà déchiré, le voilà mis en pièce. Découpé, déchiqueté, dépecé… déçu dans son cœur mis à nu. Mais personne ne le voit souffrir dans l’obscurité des gradins. Personne ne voit qu’il aurait voulu avoir le premier rôle, être pleinement sur scène, briller sous les milles feux des projecteurs ! Jouer de son corps et de son cri, dépenser des pensées… Donner une direction à cette maudite pièce qui n’en finit pas de revenir à son point de départ. Changer ce fichu fil conducteur qui ne fait que tourner en rond. Le spectateur ne sait pas comment échapper à la monotonie de son destin. Piégé dans le cercle vicieux de l’observateur, il attend désespérément le jour où quelqu’un lui donnera la réplique. C’était terrible à voir, dit-il après le spectacle. Mais comme ça devait être beau à vivre…

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